Les fermiers de la Francilienne
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Villetaneuse : ces condamnés purgent leur peine… à la ferme

Le Parisien le 25 février 2018


Villetaneuse, lundi 19 février. L’association Les Fermiers de la Francilienne accueille à la Butte Pinson et sur une parcelle du campus universitaire des personnes condamnées à du travail d’intérêt général (TIG), comme Ritchy, 22 ans, d’Epinay. LP/Florian Niget

Une association, les Fermiers de la Francilienne, accueille à la Butte Pinson et sur une parcelle du campus universitaire Paris 13 des personnes placées sous main de justice pour du travail d’intérêt général (TIG). Une « remobilisation par le travail », les pieds dans la terre et au contact des animaux.

13 h 15 : à la ferme, après avoir partagé le déjeuner, c’est l’heure du brief. « On va s’occuper de la bergerie en priorité. Il faut que tout soit nickel ! J’ai besoin d’une équipe de trois : qui se porte volontaire ? » lance Noémie, encadrante, à la poignée de jeunes qui l’entourent. Les mains se lèvent. En quelques secondes, la petite troupe se disperse sans rechigner. Au même moment, une file se forme devant le vieux pavillon qui sert de camp de base aux Fermiers de la Francilienne, au cœur du parc de la Butte Pinson. Ce sont les « nouveaux » qui viennent d’arriver. Ils sont « tigistes », c’est-à-dire condamnés à du travail d’intérêt général (TIG). « J’en accueille tous les jours », indique Julien Boucher.

Le responsable associatif les installe autour d’une grande table. Dans une pièce légèrement enfumée par le poêle à bois, il va prendre plus d’une heure pour discuter avec eux. Après, il faudra chausser les bottes. Depuis 2014, les Fermiers font appel à des personnes placées sous main de justice pour entretenir leur hectare de terrain à la Butte Pinson. Et aussi, depuis 2015, 5 autres ha sur le campus universitaire de Villetaneuse, à 1 km de là. Bientôt, un troisième site ouvrira à Aubervilliers. Les tigistes s’occupent des bêtes - des chèvres, des moutons, des lapins, deux vaches… —, des cultures, ils nettoient, bricolent, construisent. Bref, ils participent à la vie de la ferme. En 2017, 16 000 heures de TIG y ont été effectuées.

« C’est de la fermothérapie »

« C’est de la remobilisation par le travail. On a le plus souvent affaire à des jeunes désociabilisés et démotivés, qu’on reconnecte à du concret, en leur offrant des responsabilités dans un univers très différent de ce qu’ils connaissent. On leur ouvre les chacras sur plein de trucs. C’est de la fermothérapie », synthétise Julien Boucher. « Les premiers jours, ils te testent, mais à la fin, ils sont changés. Il y a quelque chose qui se passe », soutient Matar, l’un des encadrants.


Villetaneuse, lundi 19 février. Matar est arrivé comme simple bénévole à la ferme. Il est aujourd’hui encadrant. LP/Florian Niget

Sur le site P13 (pour université Paris 13), Mustapha, 35 ans de Franconville (Val-d’Oise), s’affaire sur le pneu dégonflé d’une camionnette. Plus âgé que la moyenne, ce commerçant sur les marchés est arrivé là après avoir été condamné pour conduite sans permis et vente de contrefaçons. « C’était soit une amende, soit le bracelet, soit le TIG. J’ai choisi le TIG car ça me permet de continuer à travailler en même temps », commente-t-il sobrement.

Je travaille et j’apprends, et demain je repartirai de plus belle
Plus loin, Ritchy, 22 ans, donne du cœur à l’ouvrage : « Y a toujours ceux qui esquivent, mais tu n’esquives pas toute ta vie. Je travaille et j’apprends, et demain je repartirai de plus belle », affirme cet habitant d’Epinay, condamné à 140 heures pour vol. Sous ses coups de pelle, un parterre de fleurs se dessine peu à peu. Pour l’aider, Morgane, jeune diplômée d’une école d’ingénieurs de l’environnement : « Ici, tout le monde s’entraide, il y a une bonne ambiance », apprécie cette Bretonne de 19 ans en service civique.

Chez les Fermiers de la Francilienne, les tigistes croisent des étudiants, des stagiaires et des bénévoles. « Tout le monde accomplit les mêmes tâches, on ne fait pas de différence », souligne Jacky Berton, médiateur. « Les tigistes participent à une œuvre collective valorisante, complète Julien Boucher. Avec une approche tournée sur l’environnement et le développement durable, on les ouvre vers la citoyenneté. »

Si l’opération n’est pas toujours couronnée de succès - « il y a toujours des réfractaires », concède Julien Petit, le responsable du site P13 - « pour la plupart, ça roule. Il y en a même certains qui reviennent avec leur mère ! » Pour quelques-uns, l’expérience se poursuivra même au-delà de la peine, en service civique.


Villetaneuse, lundi 19 février. Un café associatif est en cours d’aménagement dans et autour de ce bus, près de l’université Paris 13. LP/Florian Niget

« Je me suis senti utile »
Dylan, 22 ans, ex-tigiste en service civique


Villetaneuse, lundi 19 février. Dylan, 22 ans, a effectué 270 heures de travaux d’intérêt général à la ferme P13, avant de poursuivre en service civique. LP/Florian Niget

Dylan a fait ses premiers pas à la ferme le 15 mai 2017. Le jeune homme de 22 ans, condamné pour vol et cambriolage, doit purger une peine de 270 heures de travaux d’intérêt général. « J’étais un branleur, un petit rebelle des bacs à sable », reconnaît ce Normand d’origine. Neuf mois plus tard, Dylan s’est trouvé une raison d’être. Il a mis cette semaine un terme à son expérience d’agriculteur urbain, le cœur un peu lourd mais pour la bonne cause, embauché à l’essai par la Poste de Villetaneuse.

« Il est la preuve vivante que le travail à la ferme, ça marche ! », s’enthousiasme Matar, l’un de ses encadrants. Pour Dylan, c’est même une renaissance. « J’ai grandi en famille d’accueil, en foyer, connu la prison et vécu dans la rue. Ça a toujours été le chaos dans ma vie. Mais tu rencontres parfois des gens qui te font réfléchir… », confie le jeune homme. Le Dylan « nerveux et impulsif » va parvenir à se canaliser : « J’ai un gros problème avec l’autorité et ça a pu péter, quelques fois. Mais jamais méchamment. J’ai découvert que le travail ici me plaisait. J’étais motivé, jamais en retard. » Il participe à toutes les tâches, se passionne pour l’écoconstruction.

« J’ai eu le sentiment d’être reconnu »
A l’issue de ses TIG, Dylan et ses encadrants décident ensemble de poursuivre l’aventure. Il s’engage en service civique. « On finit par développer une certaine affection pour ce que l’on fait, pour les gens. Ils ont été bons avec moi, et ça, il faut le dire, souligne-t-il. Ils m’ont supporté et donné de bons conseils. J’ai eu le sentiment d’être reconnu pour ce que je faisais, je me suis senti utile. »

Aujourd’hui, il se dit prêt à voler de ses propres ailes : « Physiquement, déjà, j’ai retrouvé une bonne condition. Après une année de rue, à manger peu et fumer beaucoup, j’étais très affaibli. Je ne cherchais pas à m’en sortir. Le CDD à la Poste, c’est l’aboutissement de presque un an de réinsertion et d’envie de changer. Maintenant, il faut que ça tienne ! »

Le mot : TIG
Le travail d’intérêt général (TIG, prononcez « tij ») est un travail non rémunéré effectué par une personne de plus de 16 ans, condamnée, volontaire, auprès d’une association, d’une collectivité territoriale, d’un hôpital ou d’une entreprise publique. Il peut être prononcé pour les délits punis d’une peine d’emprisonnement et pour certaines contraventions et enfin comme mise à l’épreuve dans le cas de peine de prison avec sursis. Le juge d’application des peines fixe après le procès le type de travaux à effectuer : entretien d’espaces verts, réfection de bâtiments, actes de solidarité… Le TIG, d’une durée de 20 heures à 280 heures, doit être réalisé dans un délai de 18 mois. Il est principalement utilisé pour sanctionner des atteintes au bien, mais concerne aussi les délits routiers, les atteintes aux personnes ou encore les infractions à la législation des stupéfiants.

« Une expérience qui les valorise »
Cyril Martin, conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation et délégué syndical CGT.

« Une ferme par chez nous, c’est peu commun, ça sort les jeunes de leurs habitudes. Certains n’ont jamais été en contact avec les animaux », relève Cyril Martin, conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation, et délégué syndical CGT. Depuis plusieurs années déjà, le Service pénitentiaire d’insertion et de probation de Seine-Saint-Denis (SPIP 93) travaille « main dans la main » avec les Fermiers de la francilienne, à Villetaneuse.

« Il y a une vraie démarche, un accompagnement global, axé sur la réinsertion, souligne Cyril Martin. L’association croit vraiment à la seconde chance. Elle fait confiance aux tigistes, leur confie des responsabilités. On leur dit : “Tu es capable, alors vas-y “. C’est une expérience qui les valorise. »

En Seine-Saint-Denis, 518 personnes ont effectué des TIG en 2016 (derniers chiffres disponibles), pour un volume global de 39 000 heures. Les tigistes sont orientés, après entretien et évaluation, vers les différentes structures en fonction de leur profil et compétences. « Il faut une plus-value, que l’exécution de la peine ait du sens », martèle Cyril Martin.

Même si toutes les villes n’accueillent pas de tigistes, par choix ou manque de moyens, les mairies sont le principal pourvoyeur de TIG, avec deux tiers des postes proposés. Les missions sont variées, pour de l’entretien des locaux, des espaces verts, dans les cantines, les services jeunesse et de la culture, ou centres d’action sociale. Les associations représentent 20 % des postes. Le SPIP 93 travaille notamment avec la Croix-Rouge.

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